SPHERE 2022 – Solutions EAM

Frédéric Kohler, directeur de l’ISFB, observe un décalage croissant entre les compétences du gestionnaire de fortune dans les banques et celles du gestionnaire indépendant. 85% des conseillers à la clientèle dans les banques sont certifiés SAQ, alors que très peu de gérants indépendants font partie d’un système de qualification. Si Frédéric Kohler reconnaît un échec de sa part, il met en garde contre le risque judiciaire qu’encourt le gérant par manque de compétences.

Quels sont les besoins de formation des gestionnaires de fortune indépendants?

Je reste persuadé que les gérants de fortune indépendants ont toute leur place dans le panorama de la gestion de fortune suisse, mais ceux-ci sont très rares dans nos formations.

«Le gestionnaire de fortune indépendant est un peu à contre-courant en matière de formation continue, comme il l’est d’ailleurs pour tout ce qui porte atteinte à sa liberté et son indépendance.»

Ce manque de formation continue se traduit-il par un décalage entre les compétences du gestionnaire de fortune dans les banques et le gestionnaire indépendant?

C’est certain et ce décalage ne fait que s’accroitre malgré l’arrivée récente de nouveaux EAM jeunes et très bien formés. Pour l’illustrer, je dirais qu’on observe une courbe de Gauss inversée où on aurait le niveau de compétences en abscisse et le nombre de gérants en ordonnée. Tout à droite, un nombre significatif d’EAM excellents, jeunes, bien qualifiés, bien diplômés. Tout à gauche, une cohorte non moins significative d’EAM, aux compétences relationnelles excellentes, mais lacunaires au niveau technique. Enfin, au centre très peu de bons conseillers. C’est exactement l’inverse au sein des banquiers, pour lesquels la courbe de Gauss est réelle avec 80% de bons, 10 % d’excellents et 10% de mauvais. Car la certification SAQ a permis et permet encore d’uniformiser leur niveau de compétences. Et pour le client d’une banque, c’est la garantie que le conseil reçu ou la gestion de ses actifs ne relève pas du coup de poker.

Le système d’autorégulation est-il en cause, à votre avis ?

En tout cas c’est une de ses limites et cela est accentué par le refus catégorique de certains OAR d’adopter, sous leur contrôle, un système de certification ou même d’évaluation des compétences des gérants externes.

«Les clients désormais fiscalisés et connus de leur administration n’hésiteront pas à se retourner contre leur gérant s’ils estiment que le conseil qu’ils ont reçu n’était pas ce qu’il devait être!.»

Sous-estiment-ils les risques encourus et notamment le risque judiciaire ?

Oui et pourtant ce risque va croissant. Imaginez que la performance ne soit plus au rendez-vous dans quelques temps, avec le retournement des marchés financiers qui s’annonce. Les clients désormais fiscalisés et connus de leur administration n’hésiteront pas à se retourner contre leur gérant s’ils estiment que le conseil qu’ils ont reçu n’était pas ce qu’il devait être!

Les banquiers, en adoptant la certification, ont trouvé un moyen de se protéger du risque de plainte de leurs clients devant le juge. Grâce à SAQ, les RMs des banques sont réputés a priori délivrer un conseil « approprié et compris ». En l’absence de certification, les EAM seront amenés, en cas de procès, à devoir prouver ces deux caractéristiques de leur conseil – ce qui n’est pas toujours facile à démontrer. Le cas échéant, un manque de compétences suspecté par le juge pourra éventuellement leur être reproché.

Les lois LSFin-LEFin ne permettront-elles pas d’uniformiser ce niveau de qualification ?

Malheureusement non car cette règlementation, vous l’avez souligné, est basée sur le principe de l’autorégulation et n’a pas été interprétée de la même manière par les autorités faîtières des banques et celles des EAM.

Théoriquement, pour ces derniers, il devrait y avoir l’inscription au registre d’un OS de leur choix sous condition de compétence et de formation continue. Dans la pratique, les critères sont fortement édulcorés.

Aucune réelle garantie n’est mise en œuvre par les OS pour répondre à la question posée par le législateur suisse comme par MiFID 2: « comment les OS garantissent aux clients que le conseil des gérants externes inscrits dans leur fichier sera toujours approprié et compris par le client? »

Mais les OS exigent que les gérants externes continuent à se former pour pouvoir rester dans leur registre, n’est-ce pas?

Oui, et c’est déjà un progrès. Néanmoins, le décalage de compétence ne fait que croître. Rappelons ici quelques chiffres. Sur les 35’000 collaborateurs de la place financière genevoise, 17’500 sont des employés de banques dont 5’000 chargés de clientèle. Il y autant de gérants indépendants/externes que de chargés de clientèle. Ces derniers sont quasiment tous certifiés SAQ. L’ISFB accueille chaque année plus de 1’000 RMs travaillant dans les banques dans le cadre de leur formation continue obligatoire, mais à peine une trentaine d’EAM/GFI. Ils sont pourtant assujettis aux mêmes obligations de formation continue par le régulateur. Comme l’ISFB est de loin le plus important centre de formation continue en gestion de fortune de la place, je ne peux que me poser une question. Se forment-ils vraiment sérieusement?

Frédéric Kohler
Directeur de l’ISFB

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