Préparer les compétences avant que le temps ne manque

5 août 2026

Chaque établissement bancaire connaît ses collaborateurs, ses métiers et ses besoins de formation. Mais lorsque plusieurs fonctions évoluent en même temps, que le contenu des postes se déplace et que les qualifications attendues se recomposent, aucune maison ne dispose seule de toutes les informations utiles.

Il convient de distinguer deux choses que l’on confond souvent. La gestion des compétences et la lecture des évolutions qui traversent une profession entière. La première demeure une responsabilité de l’employeur. La seconde, elle, gagne à être partagée. Cette distinction n’a rien d’une nouveauté pour l’ISFB : elle se trouve à son origine.

L’intuition des fondateurs

En mai 1987, des banques genevoises réunies au sein du Groupement des Banquiers Privés Genevois et du Groupement des Établissements de Crédit de la Place de Genève ont décidé de créer ensemble un institut supérieur de formation bancaire et financière. Elles auraient pu continuer à développer séparément leurs cours, leurs intervenants et leurs programmes. Elles ont préféré mettre une partie de leurs moyens en commun, afin de construire des formations reconnues par plusieurs établissements.

Le mérite de cette décision leur revient. Ils ont créé une association professionnelle sans but lucratif dont la fonction première tenait déjà dans un mot : mutualiser. Réunir les besoins, mobiliser les spécialistes des maisons, concevoir des programmes communs, et donner aux compétences acquises une reconnaissance qui dépasse les frontières d’un seul employeur.

L’ISFB fêtera ses quarante ans en 2027. Sur 4 décennies, les prestations ont bien entendu changé, les méthodes pédagogiques ont progressé, des métiers sont apparus. Mais l’idée fondatrice tient toujours : certaines réalisations sont plus solides lorsqu’on les conçoit ensemble. Aujourd’hui, près de 60 établissements sont réunis au sein de l’association. Ils représentent environ 80% de l’emploi salarié de la branche en Suisse romande, et mutualisent des programmes de formation, des référentiels, des expertises professionnelles et des prestations liées au développement des carrières. L’Observatoire ISFB des compétences bancaires et financières crée en novembre 2025 s’inscrit dans le prolongement de cette histoire.

Une lecture devenue plus difficile

Pendant longtemps, lire les besoins de formation était relativement simple. Une fonction correspondait à un ensemble assez stable d’activités, et l’on savait à quel besoin répondre : une modification réglementaire appelait un cours, une prise de responsabilité une formation au management. Cette logique existe encore. Elle ne suffit toutefois plus à rendre compte de tous les mouvements actuels.

Un métier peut garder son intitulé pendant que son contenu se déplace. Des tâches reculent, d’autres apparaissent. Des connaissances longtemps réservées à quelques spécialistes deviennent attendues dans un grand nombre de fonctions. Et des compétences aujourd’hui recherchées seront demain moins sollicitées, ou devront se combiner à d’autres.

Chaque acteur observe ces changements depuis sa place. Les ressources humaines connaissent les mouvements internes. Les responsables de formation reçoivent les demandes du terrain. Les spécialistes des métiers voient évoluer les pratiques. Les chercheurs disposent de résultats. Les salariés éprouvent, avant tout le monde, le déplacement de leur propre activité. Chacun tient une partie de la lecture ; personne ne tient l’ensemble.

Le besoin nouveau consiste à rapprocher ces regards, à les confronter, et à distinguer les mouvements durables des impressions passagères. On comprend mieux une situation en confrontant ce que chacun en perçoit. Une décision de formation prise sur la seule foi d’une tendance médiatique risque d’arriver trop tôt, trop tard, ou de viser la mauvaise population. La compréhension des besoins de compétences devient, elle aussi, un objet de mutualisation.

Près de quarante ans après la création de l’ISFB, huit banques de la place ont renouvelé le geste des fondateurs. Elles ont accepté de financer et de fonder ensemble l’Observatoire ISFB des compétences bancaires et financières.

Le mérite leur revient, comme il revenait à leurs prédécesseurs. Elles ont choisi d’investir dans une connaissance dont les résultats ne resteront pas dans leurs murs. Ce sont des maisons qui évoluent pourtant sur les mêmes terrains concurrentiels : partager des observations, ouvrir l’accès au terrain, mobiliser leurs spécialistes, confronter leurs perceptions à celles d’autres établissements et du monde académique, rien de cela ne va de soi. Leur première séance de coordination interbancaire, en mars 2026, a fait entrer les travaux dans leur phase opérationnelle.

L’Observatoire ISFB n’est pas une nouvelle instance de représentation. Il ne se prononce ni sur les orientations générales de la branche ni sur les choix propres aux établissements. Il travaille sur un objet délimité : les métiers, les compétences, les besoins de formation, les passages professionnels possibles. Cette délimitation compte. Elle situe l’ISFB dans son rôle : traduire les évolutions observées en objets utilisables par ses membres, en complément des organisations faîtières et des institutions de place, sans se substituer à leurs mandats.

Une connaissance produite en commun

L’Observatoire croise quatre sources : les recherches scientifiques, les données recueillies sur le terrain, l’expertise des professionnels, les besoins exprimés par les acteurs du secteur. Il mène des enquêtes, conduit des travaux documentaires, réunit des spécialistes, construit des référentiels et formule des recommandations pour la gestion des compétences et la formation. Ces résultats ont vocation à devenir des publications, des rencontres professionnelles et des prestations concrètes pour les membres de l’ISFB et plus largement pour l’ensemble de l’écosystème financier romand.

Son indépendance tient à sa place, à l’intérieur d’une association professionnelle sans but lucratif. Il ne vend pas une prédiction, ne défend pas une technologie, ne cherche pas à imposer une solution. Il examine les informations disponibles, fait apparaître les divergences, signale ce qui mérite une attention commune. Cette indépendance ne l’éloigne pas des banques ; elle repose sur leur participation. Un représentant de chaque institution contributrice siège à son comité consultatif ; la recherche universitaire, à travers un partenariat académique, y apporte ses méthodes ; les experts des métiers qualifient les résultats. Sa crédibilité vient de cette combinaison: une position associative, un accès direct aux maisons, un dialogue avec les directions générales et les ressources humaines, une collaboration avec le monde académique.

Les compétences n’engagent pas que les employeurs. Elles concernent d’abord celles et ceux dont le travail se transforme. Les résultats de l’Observatoire ISFB ont donc vocation à éclairer autant les directions que les collaborateurs, et à nourrir également le dialogue avec les partenaires sociaux.

Préparer tant que le temps existe

La gestion des compétences produit rarement ses effets sur-le-champ. Identifier une évolution demande du recul, construire une formation demande des spécialistes, acquérir une compétence exige de l’apprentissage, de la pratique et du temps. Passer d’une fonction à une autre suppose encore de reconnaître ce que la personne sait déjà faire et de mesurer ce qui lui reste à acquérir. Cette préparation devient plus difficile à mesure que le besoin se fait pressant. Quand plusieurs établissements recherchent en même temps les mêmes qualifications, les profils disponibles se raréfient. Quand une activité se transforme vite, les personnes concernées doivent apprendre pendant que leur fonction se déplace sous leurs pieds.

La résilience d’une place en matière de compétences tient à une capacité assez simple: voir assez tôt pour conserver plusieurs possibilités d’action. Anticiper ne veut pas dire annoncer la disparition de professions entières. Les évolutions sont le plus souvent progressives : des tâches reculent, des compétences perdent une part de leur valeur d’usage, d’autres deviennent nécessaires. Les métiers se recomposent bien avant de disparaître. Plus ces mouvements sont compris tôt, plus les employeurs gardent du temps pour préparer leurs collaborateurs. Le meilleur moment pour construire ces réponses est celui où tout ne va pas encore trop vite.

Une impulsion, une œuvre collective

Une réalisation nouvelle commence souvent par l’intuition d’une personne ou d’un petit groupe, qui la formule et la porte tant qu’elle reste fragile. Mais une intuition ne fait pas une institution. L’Observatoire existe parce que plusieurs banques ont décidé de le fonder et le soutenir, parce que leurs représentants y consacrent du temps, parce que des chercheurs s’y engagent et que des professionnels acceptent de partager leur expérience.

L’histoire de l’ISFB l’avait déjà montré. Les banquiers de 1987 n’ont pas eu à diriger chacune des étapes qui ont suivi ; ils ont donné à l’Institut une mission et une forme associative assez solides pour que d’autres poursuivent le travail durant quarante ans. Les fondateurs de l’Observatoire accomplissent un geste de même nature : ils visent à doter la place bancaire romande d’un instrument commun pour lire les compétences, et il reviendra aux membres de l’ISFB, aux partenaires associés aux travaux et aux institutions porteuses de mandats complémentaires de lui donner toute sa puissance et sa portée.

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