Risques financiers: comprendre les mécanismes pour poser les bonnes questions

8 juillet 2026

Chargé de cours ISFB dans le Certificat Gouvernance et gestion des risques pour administrateurs/trices, Julien Pelegry rappelle que les risques financiers ne peuvent plus être laissés aux seuls spécialistes internes. Liquidité, crédit, taux, marché, ratios réglementaires et stress tests exigent des administrateurs une compréhension suffisante des mécanismes bancaires pour décider, challenger et assumer pleinement leur responsabilité.

Julien Pelegry, vous intervenez sur les risques financiers dans le Certificat ISFB. Quels sont les risques qu’un administrateur de banque ne peut plus se permettre de laisser aux seuls spécialistes?

Pour faire des affaires, quel que soit le type de banque (affaires, gestion de fortune, détail), celle-ci utilise son bilan afin d’opérer une transformation d’échéance: cela signifie qu’elle mobilise les liquidités à court terme des clients pour réaliser des placements et octroyer des crédits à moyen et long terme. Le décalage (gap) entre l’actif et le passif crée avant tout des risques de liquidité. Le conseil est donc au cœur du dispositif de gestion de ce risque et doit maîtriser parfaitement son plan d’urgence en matière de liquidité, ainsi que les déclencheurs et les moyens de redressement.

Ensuite, les investissements et les prêts consentis à la clientèle génèrent des risques de crédit et de taux. Dans toute bonne gouvernance, les limites de risques en matière d’investissement et de crédit, ainsi que les opérations les plus importantes, nécessitent une ratification par les membres du Conseil. En effet, bien qu’il y ait une focalisation sur le cas Crédit Suisse, il ne faut pas oublier les événements passés tels que SVB ou les cas de pertes importantes sur des crédits. Depuis la fin de la crise des subprimes, les difficultés rencontrées par certaines banques ne sont plus liées à des prises de positions sur des instruments complexes, mais plutôt à une mauvaise compréhension des risques financiers sur des instruments ou crédits « classiques ».

Enfin, la FINMA a clairement renforcé ses exigences concernant les risques financiers ainsi que la pression qu’elle peut exercer sur les membres du Conseil. Au-delà de la fixation de la tolérance au risque, le régulateur exige désormais une forte implication dans les dispositifs de gestion des risques. Cela passe notamment par la validation des hypothèses utilisées dans certains calculs (ex. : IRRBB), la ratification des plans d’urgence de liquidité et la planification des fonds propres. Il devient ainsi nécessaire pour un membre d’un conseil de posséder des connaissances de base sur les risques de liquidité, de crédit et de taux, afin de pouvoir challenger les spécialistes internes.

Votre parcours vous a conduit de la banque d’investissement à la gestion d’actifs, puis aux risques financiers dans la banque privée. Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur la manière dont les risques de marché, de crédit, de taux et de liquidité se répondent?

Tous les établissements et activités exigent une maîtrise des instruments financiers classiques. La banque d’investissement m’a formé à leur utilisation. Ensuite, chaque établissement utilise, dans la majorité des cas, les mêmes instruments, mais de manière différente, pour générer son chiffre d’affaires. C’est d’ailleurs la manière de les combiner qui détermine le risque pris. Par exemple, un produit structuré est un ensemble de plusieurs instruments classiques réunis dans une seule enveloppe.

Ainsi, la bonne compréhension des risques financiers passe par la maîtrise des mécanismes qui régissent les instruments, ainsi que par l’analyse du risque résiduel que prend chaque établissement. Il y a parfois peu de différence dans la prise de risque entre les salles de marché d’une banque d’investissement et la gestion alternative d’actifs : seul le « porteur » de ce risque change. En revanche, l’appétit pour le risque entre une banque d’investissement et une banque privée, hors facteurs de volume et de complexité, est bien différent, ce qui se reflète dans les risques résiduels pris.

Il est donc nécessaire d’adapter son curseur pour s’aligner sur l’appétit pour le risque d’une banque privée. Ensuite, au fil des années, la pression sur les marges ainsi que la pression réglementaire ont impliquées une concentration des tâches dans des centres de compétences et un profond renforcement des dispositifs de gestion des risques. Ainsi, le régulateur a imposé de nouvelles mécaniques (ex. : Bâle IV, mise à jour de la circulaire de liquidité, IRRBB), avec des ratios et calculs parfois complexes. Cela a poussé les banques à fortement impliquer les départements risques, qui possèdent la connaissance nécessaire des instruments pour produire et comprendre ces calculs. On est donc rapidement passés du « risque de marché », qui couvrait essentiellement le portefeuille de négoce, au « risque financier », qui couvre l’intégralité du bilan sur une palette de risque plus élargie.

Dans un conseil d’administration, les risques financiers arrivent souvent sous forme d’indicateurs, de limites, de ratios ou de stress tests. Comment un administrateur peut-il savoir s’il dispose réellement d’une vision suffisante pour décider, challenger la direction et assumer sa responsabilité?

Il y a deux types de métriques qui remontent au conseil d’administration. D’une part, les métriques réglementaires imposées par la FINMA. Ce cours a pour objectif d’expliquer les principaux ratios, leur mode de calcul et leur signification. En effet, le régulateur laisse parfois une marge de manœuvre quant à la manière de les calculer. Il est donc important d’avoir à la fois une compréhension minimale des grandes masses qui composent un ratio et de saisir les risques que le régulateur cherche à limiter. La vision du régulateur s’inscrit dans le cadre du pilier I, à savoir les fonds propres minimum requis face à un risque. Cela implique que celui-ci va pénaliser ou dissuader la banque de prendre certains types de risques ou d’adopter certaines pratiques.

Cependant, la vision réglementaire reste insuffisante, c’est pourquoi des indicateurs « économiques » sont également remontés aux conseils d’administration. Ces indicateurs, ainsi que leur mode de calcul, dépendent fortement du modèle d’affaires de l’établissement. Le cours que j’anime abordera deux aspects: le premier consiste à rappeler les mécanismes du bilan. Pour disposer des bons indicateurs, il est essentiel de comprendre comment la banque génère son chiffre d’affaires et quels risques elle prend pour le générer. Le deuxième aspect traité dans ce cours est d’offrir une compréhension claire de la manière de calculer des principaux indicateurs et de leur signification.

La gestion du risque repose avant tout sur le bon sens, c’est pourquoi le cours se concentre sur les mécanismes plutôt que sur les formules mathématiques. Il explique les principaux indicateurs remontés ainsi que la vision qui en est donnée aux membres du conseil. Il existe souvent une confusion entre visions comptables, réglementaires et risques. Il est donc important, pour un administrateur, de se poser la question de la granularité de l’information remontée. Le cours aborde ces différents aspects.

Les tests d’endurance sont devenus centraux dans le pilotage bancaire. Comment un administrateur peut-il distinguer un stress test utile d’un exercice trop théorique ou trop rassurant?

Un test d’endurance repose avant tout sur des hypothèses, et de plus en plus d’hypothèses utilisées dans ces tests nécessitent une validation par le Conseil et un tiers. En effet, la FINMA s’intéresse de plus en plus à un risque souvent négligé: le risque de modèle. Il est donc très important, pour un administrateur, de s’assurer en premier lieu qu’il existe une gouvernance stricte des modèles qui sous-tendent les tests d’endurance. En effet, si les changements d’hypothèses ne sont pas encadrés et notifiés au Conseil, les résultats présentés d’une période à l’autre peuvent avoir des significations très différentes.

Cependant, la gouvernance seule ne suffit pas: c’est au Conseil de challenger les hypothèses utilisées dans les principaux tests d’endurance, et surtout de veiller à ce qu’elles soient adaptées au modèle d’affaires. De plus, tout modèle comporte des biais, et les hypothèses ne peuvent pas se fonder uniquement sur du « storytelling ». Elles doivent également s’appuyer sur des statistiques internes et sur des événements réels survenus dans d’autres établissements. Il est donc vital que l’administrateur puisse faire le lien entre les hypothèses et la réalité du modèle d’affaires.

Le cours aidera les administrateurs à identifier les mécanismes en jeu lorsqu’une banque utilise son bilan afin de générer des revenus. Cette meilleure compréhension permettra aux administrateurs de juger si une hypothèse est adaptée ou trop conciliante.

Que souhaitez-vous que les participants retiennent de votre intervention: une meilleure lecture des indicateurs financiers, une capacité de questionnement, ou une culture du risque plus intégrée à la décision?

La FINMA demande aux administrateurs de s’immiscer de plus en plus dans des domaines qui étaient auparavant réservés aux spécialistes internes. Ainsi, le Conseil doit, pour un nombre croissant de risques, tels que le risque de liquidité par exemple, être au cœur du dispositif de gestion des risques. Il doit valider un nombre croissant d’éléments techniques, tels que les hypothèses utilisées dans les tests de résistance. Ce renforcement des exigences implique pour un administrateur d’acquérir davantage de compétences et de compréhension sur les risques de liquidité, de crédit, de taux et de marché.

À la fin du cours, les participant ne seront pas diplômé en mathématiques, mais ils auront assimilé les mécanismes essentiels pour poser les bonnes questions lorsqu’il s’agit d’évaluer des situations impliquant des risques financiers. L’objectif mon module est de transmettre une compréhension des mécanismes des instruments financiers couramment utilisés au sein d’une banque, d’expliquer comment une banque, par l’utilisation de son bilan, génère des risques, ainsi que la manière de mesurer ces risques.

Les participants comprendront également le fonctionnement des principaux ratios, tant réglementaires qu’économiques, qui sont régulièrement communiqués. Le cours expliquera la méthode de calcul des tests de résistance (stress tests) ainsi que les principales hypothèses influençant ces calculs. Ils seront ainsi mieux armés pour comprendre les vues synthétiques qui leur seront présentées et pourront potentiellement en demander de nouvelles, ou des analyses plus détaillées, sur certains aspects des risques liés au modèle d’affaires de la Banque qu’ils administrent.

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Julien Pelegry

Head of Financial Risks
Edmond de Rothschild

Chargé de cours ISFB

La gestion du risque repose avant tout sur le bon sens, c’est pourquoi mon intervention se concentre sur les mécanismes plutôt que sur les formules mathématiques.

Julien Pelegry

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