ISFB Insight
IA et finance: dépasser le faux débat humain contre machine
9 février 2026
Ces derniers mois, plusieurs nouvelles plateformes et usages de l’intelligence artificielle ont largement fait parler d’eux. Souvent spectaculaires, parfois provocateurs, ils interrogent sur l’avenir du travail, sur la place de l’humain face aux systèmes automatisés, et sur les risques de substitution ou de perte d’emploi. Ces débats, très médiatisés, tendent toutefois à simplifier excessivement les enjeux, en les réduisant à une opposition entre l’humain et la machine.
Dans un précédent article publié sur ISFB Insight, nous proposions déjà de déplacer cette focale. L’enjeu central de l’IA dans la banque et la finance ne se limite ni aux outils, ni même aux compétences individuelles. Il touche plus profondément à la manière dont les organisations financières sont structurées, gouvernées et structurent leur prise de décisions.
Garder la machine à sa place
Lino Finini, Directeur du Certificat ISFB Future of Finance et cadre dirigeant du secteur bancaire, part d’un constat simple : certains usages récents de l’IA peuvent faire peur et nourrir l’idée d’une possible inversion des rôles entre humains et systèmes automatisés. Cette perception est renforcée par l’adhésion rapide de nombreux utilisateurs à des plateformes expérimentales, dont l’objectif affiché est de repousser les limites de l’automatisation.
Pour autant, dans le monde bancaire, Lino Finini rappelle une réalité structurante : « l’essor des outils d’aide basés sur l’IA ne peut, en tout cas à ce stade, prendre le dessus sur la primauté de l’être humain dans la gestion des affaires financières ». L’IA joue déjà un rôle important, notamment dans l’amélioration et la simplification de certaines tâches, mais son usage reste aujourd’hui « hautement segmenté, sans une coordination optimale entre les différents agents ».
Il cite des exemples concrets : solutions facilitant les processus de KYC et de compliance, outils d’aide à la sélection des composantes de portefeuilles, dispositifs de lutte contre la fraude ou les attaques de cybersécurité. Toutes ces solutions, souligne-t-il, ont pour vocation de simplifier et d’assister: « il appartient toujours à l’être humain de valider l’ouverture de compte, de finaliser la stratégie d’un portefeuille et de comprendre la nature d’une attaque de cybersécurité. »
L’enjeu, selon lui, n’est donc pas de refuser ces technologies, mais de rester vigilant face à la tentation de leur confier des décisions qui engagent la responsabilité juridique, réglementaire et éthique de l’institution: « il s’agit de savoir garder la machine à sa place. Elle est là pour nous aider, et non pas pour nous remplacer. » Cette vigilance passe, à ses yeux, par une adaptation des cadres de régulation et des codes de conduite, afin d’intégrer cette nouvelle dynamique sans en perdre le contrôle.
Adopter différents niveaux d’analyse
Fabien Giuliani, Chargé de cours ISFB en prospective au sein du Certificat ISFB Management Bancaire et Adaptabilité, propose quant à lui de « dézoomer la focale ». Selon lui, le débat actuel sur l’IA est souvent « anxiogène et superficiel », car il se concentre principalement sur les métiers ou les compétences. Or, l’impact le plus structurant de l’IA concerne d’abord à sa lecture la forme même des organisations, en particulier dans des secteurs fortement informationnels comme la banque et la finance.
Il rappelle que l’entreprise existe avant tout comme une réponse économique à des coûts de coordination : décider, superviser, contrôler, arbitrer. Les agents d’IA viennent précisément bousculer ce compromis en faisant chuter une partie de ces coûts. Dans cette perspective, la réflexion se déplace. Au-delà de la seule question des compétences à développer, l’essor de l’IA invite les organisations bancaires à s’interroger sur l’évolution de leurs modes de coordination et de décision, dans un environnement où certaines fonctions peuvent être partiellement prises en charge par des systèmes intelligents, en interaction avec des acteurs humains.
Fabien Giuliani insiste sur ce point : « l’IA ne remplace pas le travail humain mais elle recompose les frontières organisationnelles ». Pour les dirigeants, cette réflexion dépasse largement le cadre de la formation individuelle : elle touche aux modèles d’affaires et aux architectures organisationnelles de demain.
Une notion de résilience organisationnelle
Mathias Baitan, Directeur général de l’ISFB, rejoint ces lectures : l’intelligence artificielle ne peut être pensée uniquement à l’échelle des outils ou des pratiques individuelles. Selon lui, elle constitue avant tout une question de société, qui appelle une organisation progressive à plusieurs niveaux. À l’échelle de l’environnement économique d’abord, l’IA s’inscrit dans un mouvement collectif qui dépasse largement les entreprises. Des cadres réglementaires, des normes et des principes de responsabilité émergent déjà. L’Union européenne a ainsi adopté un règlement sur l’intelligence artificielle fondé sur une approche par les risques (AI Act), tandis que la Suisse privilégie une régulation progressive, s’appuyant sur le droit existant et sur des exigences fortes en matière de gouvernance et de responsabilité des organisations, en particulier dans le secteur financier. Cette structuration externe constitue un socle indispensable pour éviter que l’accélération technologique ne se traduise par une perte de repères.
Au niveau des organisations ensuite, et en particulier des banques, l’enjeu n’est pas tant d’optimiser l’efficacité par la technologie que de renforcer la capacité collective à absorber, interpréter et arbitrer des situations nouvelles. Dans cette perspective, la compétence clé devient organisationnelle : clarté des rôles, articulation des responsabilités, capacité à activer les ressources disponibles et à maintenir un sens partagé dans un environnement mouvant. Pour Mathias Baitan, l’IA agit ici comme un amplificateur des forces existantes, mais aussi des fragilités structurelles.
Ce n’est qu’à partir de ce cadre que la question des compétences individuelles prend tout son sens. Pour chaque salarié, l’enjeu n’est pas de « rivaliser » avec la machine, mais de développer une capacité à comprendre les situations, à exercer son jugement et à s’inscrire dans des règles et des collectifs qui donnent sens à l’action. L’IA peut soutenir cette dynamique, mais elle ne peut ni la produire ni s’y substituer.
L’impact sur le sens du travail
Stéphane Bonzon, Psychologue et Directeur du Programme Conseil et Orientation de carrière à l’ISFB, prolonge cette réflexion en la portant au niveau du vécu individuel. La capacité de jugement et de discernement évoquée par Mathias Baitan se construit. Et cette construction est surtout psychologique: « avant de former un collaborateur à utiliser l’IA, il faut comprendre ce que l’IA vient toucher chez lui : son sentiment de compétence, sa perception de sa valeur ajoutée, le sens qu’il donne à son travail. Sans cette étape, la formation technique risque de glisser sur des résistances qu’elle ne peut ni nommer ni traiter. » C’est pourquoi le discernement doit précéder l’usage. Recourir à l’IA n’est pas toujours pertinent, et c’est une question qui mérite d’être posée avant toute autre. Mais lorsque sa valeur ajoutée est avérée, il faut savoir que l’IA ne simplifie pas le travail, elle le transforme. Superviser ce qu’une machine produit, identifier ce qui relève du bruit, détecter ses erreurs, arbitrer entre ses propositions : tout cela mobilise de multiples compétences, souvent invisibles, et induit de nouvelles exigences cognitives. L’IA produit à son rythme, et nos capacités de contrôle ne sont pas conçues pour suivre : biais cognitifs et fatigue mentale peuvent en être les conséquences directes. Ainsi, recourir à l’IA n’est pas un gain à chaque occasion.
Dans sa lecture, Mathias Baitan estime que la robustesse des organisations financières reposera ainsi sur leur capacité à articuler l’IA à ces différents niveaux d’analyse — société, institution, collectif et individu — et à organiser la résilience collective et individuelle non comme une réaction ponctuelle, mais comme une capacité systémique à s’adapter dans la durée.
Edouard Cuendet, Directeur de la Fondation Genève Place Financière (FGPF), donne un éclairage sur les usages numériques : « les établissements bancaires s’orientent vers des modèles hybrides qui allient conseil humain et outils digitaux avec pour objectif de renforcer l’expérience client ». Si la digitalisation des services financiers progresse rapidement, l’humain demeure essentiel pour les décisions clés. Concrètement, ce sont les démarches administratives et transactionnelles qui sont de plus en plus confiées à l’IA. Selon lui, la formation, qu’elle soit de base, académique ou continue, doit faire l’objet d’une attention accrue, car « elle constitue une carte-maîtresse pour accompagner le développement de l’IA ».
Il ajoute que le catalyseur du changement provient de la jeune génération, qui n’a pas peur de l’IA. Selon le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI), les jeunes, à même de rejoindre le secteur financier à l’avenir, estiment que les nouvelles technologies constituent une chance. Seuls 14% d’entre eux perçoivent un risque important sur le marché du travail.
Les contributions réunies dans cet article convergent vers un constat partagé : l’intelligence artificielle ne pose pas d’abord un problème technologique, mais un défi d’organisation, de gouvernance et de responsabilité. Dans le secteur bancaire et financier, l’enjeu n’est ni de céder à une opposition stérile entre l’humain et la machine, ni de chercher à tout automatiser, mais de savoir où, comment et à quelles conditions intégrer ces outils dans des environnements déjà complexes. La capacité des organisations à structurer des cadres clairs, à maintenir des espaces d’arbitrage humain, à préserver le sens du travail et à accompagner les individus dans ces transformations sera déterminante. Plus que la sophistication des systèmes déployés, c’est la cohérence entre règles collectives, pratiques organisationnelles et discernement individuel qui conditionnera la robustesse des institutions financières dans la durée.

